• Journal d'une Terrienne

    journal d’une terrienne

      Journal d'une Terrienne

     

    Janvier 2007 : j’apprends que l’année 2008 sera l’année de la Terre. Une année entière pour penser à la Terre, pour penser la Terre. Ceci résonne fortement en moi. Je désire céder à cet appel. Comment marquer ce temps par un engagement dont je pourrai rendre compte? Quel type de travail réaliser? Une poétique à partir du matériau terre? Une recherche à partir du matériau plantes? Des traces ? Des signes? Du texte ? Sur du drap de lit usagé blanc bien sûr, celui qui recueille les signes et les traces, celui qui dit notre histoire corporelle; mon support privilégié, matériau simple et peu coûteux; matériau qui renvoie à la mythique armoire de grand-mère, l'armoire qui sentait la cire et la lavande bien sûr. Et comment traiter ce support drap ? Garder le drap entier ? Découper de longues bandes ? Des essais, des découpes, des coutures... Impossible de transporter un drap entier lors de mes pérégrinations. Il me faut une pièce de petite taille que je puisse glisser dans ma poche. Et peut-être mettre en place un travail répétitif, une sorte de rituel pour dire la Terre. Penser à la Terre, jour après jour.

      

    Janvier - mars 2007 : trois mois de tâtonnements, de tentatives, de pièces de drap cousues et de croquis. Comment penser la Terre chaque jour ? Comment garder trace en utilisant les matières les plus simples possible ? Noter ce que je vis le plus intensément dans mon lien avec la Terre : par exemple ces champignons sur la souche rencontrés lors d'une de mes marches. Ils étaient de couleur corail. J'ai trouvé cela magnifique. Je n'ai pas voulu les photographier. La photo n'aurait pas dit ce que je vivais face à eux. Je suis venue les voir se transformer jour après jour. Leur superbe teinte a lentement viré au marron puis progressivement, ils ont disparu. C'est eux qui m'ont incitée à tenir journal. Un rituel en forme de journal. J'y ai pensé un peu plus tard, j’aurai dû frotter cette rencontre sur un morceau de drap. La balade aux chiffons : emmener avec moi un morceau de tissu et frotter. Le chiffon sert à enlever la poussière, à étancher un liquide, à envelopper... Chaque chiffon raconte son histoire, une histoire de traces. Mes chiffons, comme ceux de jadis sont faits bien sûr, de drap de lit usagé.

      

    Fin mars, ce morceau de tissu prend forme ; ce n’est plus un morceau de tissu découpé à la va-vite. Je transporte dans ma poche un carré soigneusement cousu. Au centre de ce carré, un cercle dessiné qui dit la terre, le cycle, l’éternel recommencement de la vie. Dans ce cercle, deux sorte de traces: une trace de terre et une trace de vie, frottée là où je me suis baissée vers la Terre. Trois actions simples pour penser la Terre : se baisser vers elle, frotter, noter.

      Journal d'une Terrienne

     

    Avril 2007- 31 décembre 2008 : durant vingt et un mois le travail s'est élaboré jour après jour. Commencer la journée en regardant le dehors; là, le lierre sur le tronc du peuplier, là, la chélidoine agitée par le vent. Prendre le carré confectionné la veille, le glisser dans la petite sacoche à la place du téléphone portable, ma communication avec le monde, mon lien au monde, aller au dehors, marcher, regarder, observer...

    ...regarder, attendre, se baisser, cheminer, examiner, se pencher, sortir le carré de la poche, frotter la terre, puis déposer le signe de vie, trace de plante, d'animal ou d'humain, noter dans sa tête ou sur un bout de papier, replier le carré, revenir, s'asseoir, les feutres, la flore si nécessaire, écrire en rond autour de la trace, date, lieu, nom de la chose d'aujourd'hui, coudre le carré à ceux de la semaine, sept carrés cousus verticalement, une semaine, une bannière; un an, cinquante deux bannières; Vingt et un mois, près de quatre-vingt -dix bannières, environ vingt-cinq mètres de longueur de mur pour les exposer. Confectionner le carré pour demain, découper le drap de lit, toujours le drap de lit, celui qui nous suit toute notre existence, par-delà notre existence, deux carrés de drap assemblés, toujours de la même taille, un patron en carton, coudre les carrés en double, surpiquer tout autour, un mètre soixante-dix de couture pour un carré, et vingt centimètres pour le relier à la bannière, six cent cinquante mètres de couture à la main par an, toujours à la main, prendre le temps, regarder le travail monter, et maintenant, le poser jusqu’à demain .

     

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     Journal d'une Terrienne

    Six cent cinquante mètres de couture à la main par an, toujours à la main, prendre le temps, regarder le travail monter. Et chaque jour sur le carré frotter une trace de vie, essentiellement une trace de plante, feuille, fleur, pollen fruit mais parfois un autre signe de vie: par exemple la bave fluorescente des escargots petits-gris, ou les mégots si nombreux le long des quais à Bordeaux. Six cent cinquante mètres de couture à la main par an, toujours à la main, prendre le temps, regarder le travail monter. journal d'une terrienne, sans majuscules. Et pour rendre compte de ce travail, journal d'une terrienne a été exposé deux fois : en mai 2008 lors du festival Planète Terre dans les locaux de Cap Sciences à Bordeaux; puis de janvier à mars 2009, dans les locaux du Nouveau Jardin Botanique de Bordeaux

      

     Journal d'une Terrienne

     

    Journal d'une Terrienne

      

    frotter la Terre

    noter la vie

    des traces de terre

    des signes de vie

    journal d'une terrienne

     

    6 juin 2015 :

    https://youtu.be/7lXDETYKA-U